Âme et iPad


Maurizio Ferraris

214 pages • mars 2014

Plate-forme Parcours numérique.




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Le premier mot, « âme », est connu de tous, mais il n’est pas évident de savoir de quoi il s’agit ni même si cela existe. Les vers de Sereni ont le mérite de suggérer quelque chose à cet égard : ils s’ouvrent par une définition étrange mais vraie de l’âme, « un spasme de remords », et se terminent par un appel très fort à la lettre : tout ce qui au final fait un homme dans son pays, ce n’est que peu de lettres déposées dans des archives. Au-delà de ça, il ne reste rien, comme si, des générations dont il ne reste ni traces ni noms, rien ne pouvait survivre.

Le deuxième mot, « iPad », est lui-aussi connu de tous (ou au moins d’une grande partie d’entre nous) et il n’y a aucun doute que la chose à laquelle il se réfère existe même si, comme pour l’âme, il n’est pas évident de savoir ce que c’est (un ordinateur ? une espèce de petite télévision ? Certainement pas un spasme de remords puisque pour l’instant, mais pas nécessairement pour toujours, les machines n’en ont jamais fait l’expérience même si, comme nous allons le voir, elles ont pu en provoquer).

En outre, et contrairement au mot « âme », le mot « iPad » existe depuis peu et pourrait devenir archaïque sinon arcane dans peu de temps. Bref, si je ne voulais pas dater ce livre, il suffirait de l’appeler « âme et automate » et je dirais par là ce que je veux dire. Mais l’on perdrait l’effet d’époque auquel, après tout, je tiens.

Le troisième mot, « intentionnalité », semble particulièrement obscur. En effet, dans le langage commun, assaisonné d’un soupçon de langage juridique ou de legal thriller où l’on disserte d’homicides intentionnels et préterintentionnels, il indique le fait de vouloir accomplir une action, en pleine conscience de ses propres intentions. Mais, dans le langage philosophique qui exhume sa signification de la scolastique médiévale, « intentionnalité » signifie quelque chose de partiellement différent : le fait d’avoir des représentations dans nos esprits. Ce n’est pas la même chose, même s’il est clair que le fait d’avoir l’intention d’étrangler un parent, c’est-à-dire l’intentionnalité, au sens philosophique du terme, est conditionnelle au fait de prendre la résolution, ou d’avoir vraiment l’intention, d’étrangler un parent, c’est-à-dire l’intentionnalité au sens habituel et juridique du terme. En définitive, depuis que le monde est monde, ce que nous appelons habituellement les « idées », soit les images que nous avons dans nos esprits, sont vues comme la cause des actions. Mais, récemment, le philosophe John Searle a fondé son ontologie sociale sur l’hypothèse selon laquelle il n’y aurait pas que l’intentionnalité individuelle, soit les représentations que nous avons en tant qu’individus singuliers, mais aussi une intentionnalité collective, qui nous guiderait dans la construction de la réalité sociale. Admettons que je donne une conférence sur « Âme et iPad » : le fait que je parle et que quelqu’un m’écoute, par exemple, serait le résultat d’une intentionnalité collective établissant que je suis l’intervenant, que les autres sont le public, que le contexte est une rencontre publique, etc. Ces objets sociaux existent seulement parce que les participants et moi-même croyons que ces mêmes objets existent (pour un castor qui pénétrerait par accident sur les lieux, il n’y aurait ni conférencier, ni public, ni conférence).

Bien, c’est ici et à ce propos – après « âme », « iPad » et « intentionnalité » – que je souhaiterais introduire le mot « documentalité » qui est de loin le moins connu de ceux rappelés ici. Il s’agit d’un néologisme que j’ai inventé il y a quelques années et qui m’est utile pour affirmer, parmi d’autres choses, que ce que Searle voit comme une « intentionnalité collective », en posant à la base de la société une qualité occulte, peut au contraire être lu comme une composante tout à fait manifeste du monde social : le fait qu’il y ait des textes, des documents partagés et également des pratiques traditionnelles équivalentes à des textes, par exemple dans l’étiquette, l’éducation et les rites des sociétés sans écriture. De l’apprentissage des bonnes manières de table aux livres sacrés en passant par les codes juridiques, les contrats, les promesses ou les écriteaux « peinture fraîche », des inscriptions internes ou externes conditionnent notre comportement et déterminent cette convergence d’intentionnalités individuelles que Searle réinterprète comme intentionnalité collective, qui est donc, selon l’hypothèse que je suis en train de défendre, dans les textes bien avant d’être dans les têtes.

Ce plaidoyer pour la documentalité se fonde sur une thèse plus générale, assumée comme fil conducteur du livre au complet, et qui est très simple. On se trompe en présupposant quelque chose comme un esprit derrière les lettres sur lesquelles serait tissée la réalité sociale – le monde des promesses, paris, mariages et enterrements – et qui plus justement constituent la réalité institutionnelle – le monde des parlements, des impôts et des marchés. Ces réalités grandissent et s’autoalimentent sur les bases d’un système d’inscriptions qui, en permettant la fixation des actes publics que nous accomplissons de façon plus ou moins consciente, contribuent à la création des significations et des contraintes sociales. Un être humain qui n’a ni langage, ni habitudes, ni mémoire, c’est-à-dire un être privé d’inscriptions et de documents, pourrait difficilement cultiver des intentions, des sentiments ou des aspirations sociales. Nous grandissons par l’imitation et, au fur et à mesure, cette mimèsis engendre ce qui semble un comportement spontané : une conscience et des significations. C’est en ce sens qu’il y a une primauté de la lettre sur l’esprit ou, plus exactement, que l’esprit est une modification de la lettre, une dérivation : s’il n’y avait pas la lettre, il n’y aurait pas ce sous-produit de la lettre qu’est l’esprit, de même que, s’il n’y avait pas de mémoire, il n’y aurait pas cet effet collatéral de la mémoire qu’est la pensée.

            J’imagine une objection légitime : afin de donner voix et sens à ces documents, quelque chose telle une âme devrait bien être nécessaire, un apparat d’écriture et d’enregistrement comme pourrait l’être un iPad ne suffit pas ! En d’autres termes, il y a bien une différence entre l’âme et l’iPad. C’est certain : les vendeurs de tablettes vendent des dispositifs techniques et non des âmes. Cela n’est toutefois pas un argument pour croire que l’âme puisse être quelque chose comme un petit fantôme, un homoncule (petit homme) trépignant qui en soufflant sur les lettres les rend vivantes et produit des intentionnalités individuelles et collectives. Non, les choses ne se passent pas comme ça. Même à l’intérieur de notre âme – si l’argument que je vais essayer de déployer est valide –, il y a quelque chose comme un document, une inscription, une tabula sur laquelle se forme ce que nous appelons « pensées », « intentions », « conscience ». D’où la production de structures sociales et, avec elles, de documents manifestes, rites, traditions, c’est-à-dire de l’intentionnalité collective. Comment est-ce possible ?

C’est pour répondre à cette question, soit au fatras de la conscience, de la société et de « ce que nous appelons l’âme », que j’ai pensé faire appel à l’iPad, fort d’une illumination d’Ernst Jünger : « La technique ramène constamment, comme par un ascenseur, une quantité de choses des premiers âges. » Cette phrase suggère un point essentiel : la technique et ses dispositifs ne sont pas une déviation par rapport à la norme ou à la nature humaine, mais plutôt une amplification, une stylisation et une manifestation éminentes. Alors, un renversement est possible. Au lieu de regarder la technique à travers les yeux de l’humain, regardons l’humain à travers les yeux de la technique ou, plus précisément, essayons de ne pas nous laisser conditionner par l’idée selon laquelle, entre l’humain et la technique, il y aurait une différence essentielle. Cela n’est pas du tout évident et je vais essayer de le démontrer. En regardant un iPad, ou son ancêtre, la tablette de cire des Grecs ou des Romains, nous n’assistons pas à une aberration du cerveau où l’esprit, l’homoncule précisément, se trouverait emmêlé dans un réseau de lettres mortes. Bien au contraire, comme dans une anamorphose, nous reconnaissons que notre esprit est en dernière analyse un appareil d’écriture.

De là le ton que j’ai essayé de donner à ce travail. Au lieu de louer les progrès de la technique ou de les condamner, au lieu de viser exclusivement les mutations qu’ils comportent, j’ai pensé insister sur leurs capacités de révélation, de manifestation de ce qu’il y a, que ce soit en bien ou en mal. En ce sens, l’ontologie de l’actualité, l’attention face aux changements, doit être conçue en premier lieu comme une ontologie à travers l’actualité, c’est-à-dire avec la conscience que dans la mutation et dans l’altération se manifestent l’essence, la structure6. Voilà donc ce que je vais essayer d’articuler dans les pages suivantes, dans un développement qui rappelle les Méditations métaphysiques – dirais-je en paraphrasant Descartes, vu qu’en effet il s’agit des mêmes sujets, d’âme et de machines, et de communication entre la matière et l’esprit –, mais qu’avec plus de sens on pourrait intituler « révélations philosophiques » afin non seulement d’éviter des comparaisons désavantageuses, mais afin surtout de suggérer le lien entre technique, révélation et pensée. J’anticipe brièvement ces révélations qui sont médiatiques sans être ésotériques, dans le sens où elles viennent de ce médium – de cette addition de médias – qu’est la technique.