Architecture de paysage du Canada


Ron Williams

672 pages • mai 2014


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Dans les années 1860, un nouveau type d’espace vert, le grand parc naturel ou parc national, a vu le jour de manière assez soudaine en Amérique du Nord. Il s’est, par la suite, propagé partout sur la planète. Jusqu’ici, notre étude de l’évolution des parcs, des squares et d’autres lieux de verdure ou de récréation a montré que tous les prototypes étaient importés d’Europe, l’ancien continent civilisé qu’il fallait imiter. Pourquoi, dans ce cas, cette inversion des rôles ?

Les impacts de l’industrialisation du XIXe siècle, en Amérique du Nord, ne se sont pas limités aux zones urbaines. Les matériaux bruts, qui permettaient la production accélérée de toutes les commodités, venaient inévitablement de quelque part, ce « quelque part » étant l’immense hinterland sauvage du Canada et des États-Unis, jusque-là peu modifié par ses habitants autochtones et par la poignée de trappeurs qui y vivaient. Rapidement, l’industrie a changé en profondeur ces territoires, faisant disparaître des forêts entières, construisant des barrages sur la majorité des rivières, arrachant des minéraux aux montagnes lointaines et construisant des chemins de fer partout afin de livrer ces ressources sur les lieux de transformation.

Souvent, ces bouleversements ont été imposés à des paysages remarquables. Les explorateurs et les visiteurs avaient depuis longtemps noté la beauté exceptionnelle du pays et la variété de ses richesses, qui semblaient se situer entièrement à l’extérieur de l’expérience normale des Européens. En 1540, Coronado fut étonné par le Grand Canyon; le père jésuite Louis Hennepin, par l’échelle grandiose des chutes du Niagara qu’il fut le premier Européen à visiter et à décrire, en 1678 ; le Capitaine Cook par « les plus grands arbres que l’homme n’a jamais vus », au chenal de Nootka, en 1778. L’incongruité d’intrusions industrielles dans ces milieux splendides a rapidement suscité de fortes réactions en faveur de la préservation et de la protection de certains de ces grands paysages naturels, contre l’exploitation minière ou forestière. Ce mouvement international a pris une tournure particulière en Amérique du Nord, foyer planétaire de la démocratie à l’époque. À la volonté de protéger la nature, s’ajoutait ainsi la notion que ces grands paysages devaient appartenir à l’ensemble de la population, qui aurait le droit d’en jouir comme d’une partie de son patrimoine national. C’est de la fusion de ces deux courants de pensée qu’est née l’idée du grand parc de nature sauvage.

 

Les débuts du mouvement des parcs naturels aux États-Unis

En réalité, des transformations préalables dans les façons de penser et de ressentir les choses avaient déjà préfiguré l’idée du parc national. La littérature et la philosophie, débutant avec Rousseau, avaient postulé la nature digne et pure, en opposition à la corruption de l’Homme, et avaient loué la noblesse inhérente de ceux vivant dans un état de nature. Des poètes romantiques comme Wordsworth, des transcendentalistes américains parmi lesquels Emerson et Henry David Thoreau, de Nouvelle Angleterre, et le poète Walt Whitman, de Brooklyn, idéalisaient tous la nature sauvage et exhortaient à sa préservation. Des concepteurs de jardins ont essayé de créer des paysages aussi puissants que ceux existant dans le monde naturel et des peintres, comme J.M.W. Turner, ont créé des toiles qui exprimaient la sublimité des paysages naturels et imaginaires. Des peintres de la Hudson River School (vers 1840–1875, voir chapitre 9) ont glorifié et popularisé les étendues sauvage du nord de l’État de New York et de ses voisins, préparant l’opinion public

à l’idée des grands parcs.

Déjà en 1832, la majesté des paysages américains avait incité le célèbre artiste George Catlin à proposer que le gouvernement fédéral des États-Unis mette en réserve un grand territoire dans l’Ouest, en tant que « parc pour la nation, abritant l’homme et l’animal, dans toute la noblesse sauvage et la vivacité de leur beauté naturelle ». En 1864, comme une concrétisation de cette idée, le Congrès fédéral a remis à l’État de Californie, « afin de prévenir l’occupation et, tout particulièrement, pour empêcher la destruction des arbres de la vallée », la spectaculaire vallée de Yosemite, sculptée par les glaciers dans le granit des montagnes de la Sierra Nevada, ainsi que son voisin, le Mariposa Big Tree Grove, foyer des anciens séquoias géants. Afin d’assurer la bonne gestion du parc – le noyau de ce qui deviendra, plus tard, le parc national Yosemite – l’État avait nommé une commission dirigée par l’architecte paysagiste Frederick Law Olmsted, célèbre concepteur de Central Park à New York (voir chapitre 11) qui, par une heureuse coïncidence, avait déménagé en Californie en 1863. S’appuyant sur ses connaissances de la privatisation et de la destruction des paysages dans l’Est du pays, Olmsted a alors rédigé une sorte de code génétique de la raison d’être et de la gestion des grands paysages. Il avait ainsi constaté que les scènes naturelles exerçaient une influence positive sur le bien-être psychologique de l’homme, qui bénéficiait alors d’une expérience continue dans un site naturel extensif. Il croyait aussi qu’un pays démocratique se devait de préserver des milieux naturels remarquables pour l’ensemble de la société, et non pas pour une élite issue des classes privilégiées. Du point de vue de la gestion, il acceptait que l’on doive assurer l’accès et le confort du public en apportant certaines améliorations aux sites naturels – des chemins d’accès, des brise-feu, des sentiers pour accéder aux points de vue, quelques cabanes et terrains de camping – tout en limitant les interventions au « minimum requis pour combler les besoins fondamentaux des visiteurs ». Enfin, il considérait que l’on devait entretenir, gérer et protéger la flore et la faune des parcs suivant un programme régulier. Il pensait également qu’on devait y empêcher le vandalisme et l’exploitation commerciale, forestière ou agricole.

Olmsted a donc identifié dès le début les enjeux qui ont par la suite préoccupé les concepteurs et administrateurs des grands parcs naturels. Il mérite d’être considéré comme l’authentique père des parcs nationaux, tout comme il a été celui des grands parcs urbains d’Amérique du Nord. Il prévoyait aussi que le tourisme à grande échelle constituerait l’avenir inévitable des grands parcs naturels et justifierait leur protection. Une première opportunité touristique s’est immédiatement présentée : les parcs offraient aux chemins de fer transcontinentaux, qui se construisaient à cette époque, des attraits ayant le potentiel de remplir leurs wagons de citadins venus de l’Est du continent pour voir les magnifiques paysages de l’Ouest. Ce n’est donc pas une coïncidence si le premier parc officiel du réseau américain a été le parc national Yellowstone, inauguré en 1872, immédiatement au sud de la route du Northern Pacific Railway.

 

Le parc national arrive au Canada

L’idée du grand parc naturel et sauvage a facilement traversé la frontière entre les États-Unis et le Canada. La nature était aussi généreuse d’un côté que de l’autre et les moeurs étaient assez semblables dans les deux pays. Ces forces ont créé un marché touristique au Canada qui ressemblait à celui de son voisin. L’environnement naturel des montagnes de l’Ouest avait déjà été raconté dans des documents écrits et des images rapportées par des explorateurs et des trappeurs de l’Est du Canada, ainsi que par des peintres-aventuriers les ayant accompagnés, comme Paul Kane (voir chapitre 6). Lorsque l’Ouest a été intégré au territoire canadien, de nouveaux visiteurs ont apporté des connaissances plus approfondies de ces paysages uniques à l’attention des gens de l’Est. La compagnie de chemin de fer

Canadien Pacifique (CP) jouait un rôle central dans cette communication d’idées, débutant par son envoi, en 1872, d’une équipe d’experts placée sous la direction de l’ingénieur Sandford Fleming, pour un voyage transcontinental ayant comme objectif d’identifier la route la plus appropriée pour le passage de son chemin de fer, déjà en construction.

De la même façon qu’elle avait fait la promotion de la colonisation agricole de l’Ouest (voir chapitres 6 et 7), la compagnie a rapidement vu le tourisme comme un moyen additionnel de remplir ses trains. Afin de donner envie aux clients potentiels des villes densément habitées de l’Est de découvrir les magnifiques attraits des montagnes Rocheuses et d’autres paysages spectaculaires de l’Ouest, la compagnie a engagé ou a fourni des passages gratuits à un bataillon de peintres et de photographes, dont plusieurs employés du studio photographique William Notman et Fils à Montréal. Parmi les peintres qui ont reçu des commissions du CP figuraient John Fraser, qui a débuté sa carrière au studio Notman, Marmaduke Matthews, Frederic Bell-Smith et Lucius O’Brien, dont seul le dernier était né au Canada. Ces artistes accomplis ont vanté les beautés de l’Ouest pendant la première décennie de l’existence des parcs, à travers des oeuvres bien exécutées, exprimées selon une variété de techniques porteuses de fortes influences venues d’Europe ou de la vallée de l’Hudson.

O’Brien a également fait la publicité des paysages sauvages de l’Ouest (et même de l’ensemble du pays) dans le cadre de son rôle de directeur artistique de Picturesque Canada, un compendium élaboré et dispendieux publié en deux volumes à partir de 1882, qui décrivaient des centaines de scènes urbaines, rurales et sauvages à travers le pays à l’aide d’illustrations gravées et de textes explicatifs. L’auteur du texte, le révérend George Monro Grant, qui connaissait déjà l’Ouest pour avoir accompagné et rédigé le rapport d’expédition de Sandford Fleming lors de son voyage de 1872, y exprimait un nouveau nationalisme.

Les défis auxquels le Canada était confronté pour créer des parcs nationaux et provinciaux ressemblaient à ceux déjà rencontrés aux États-Unis. Comme ceux des Américains, les parcs canadiens devaient faire face, depuis le tout début, à un conflit inévitable entre la préservation des parcs et leur utilisation par le public.

La Loi sur les parcs nationaux, adoptée par le gouvernement fédéral en 1930, expliquait bien cette dichotomie permanente :

Les parcs nationaux du Canada sont par les présentes dédiés au peuple canadien pour son bénéfice, son instruction et sa jouissance, sous réserve des dispositions de la présente loi et des règlements, et les parcs nationaux doivent être entretenus et utilisés de manière a ce qu’ils restent intacts pour la jouissance des générations futures.

Ce passage s’inspirait du National Park Service Organic Act, adopté aux États- Unis en 1916, copiant presque mot pour mot le texte original écrit par Frederick Law Olmsted Jr., qui avait suivi l’exemple de son père et était devenu un des architectes paysagistes les plus éminents des États-Unis. Le paragraphe est demeuré, presque sans modification, dans toutes les versions subséquentes de la loi canadienne. Les deux objectifs qu’il identifie semblent contradictoires, et satisfaire complètement à l’un et l’autre en même temps est évidemment impossible. Presque toute l’histoire de ces grands parcs naturels se définit pourtant comme l’histoire de l’évolution des attitudes envers ce paradoxe central.