Soulèvements et recompositions politiques dans le monde arabe


Collectif , Michel Camau, Frédéric Vairel

520 pages • août 2014


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Dans les premières versions de la « théorie des révolutions » proposées par James Davies et Ted Gurr, les mobilisations politiques sont le résultat plus ou moins mécanique de mécontentements, frustrations et privations ou de divers dysfonctionnements sociaux et politiques, en contradiction avec ce qui pourrait faire figure d’acquis de la sociologie des mouvements sociaux : la colère seule ne suffit pas à déclencher l’activité protestataire. Dans la continuité des travaux précurseurs de Barrington Moore et de Theda Skocpol, l’analyse des révolutions s’est par la suite cantonnée au dévoilement de leurs causes ou à l’élaboration de modèles d’événements invariants réputés y conduire. D’une génération de « théories » à l’autre, les modèles se sont sophistiqués, au point de laisser imaginer la possibilité de prévoir les révolutions à partir d’un jeu de variables. Ces différentes manières d’appréhender les révolutions en mésestiment l’imprévisibilité. Leur intérêt pour les seules « causes » et issues laisse dans l’ombre les soulèvements eux-mêmes : des mobilisations souvent puissantes qui mettent à mal l’architecture des régimes politiques par le brouillage des repères et des transactions de leurs secteurs dirigeants.

Les limites de ces « théories » et du concept de « révolution » soulignent la nécessité de se pencher sur la « dynamique » des soulèvements. Il s’agit de tenir dans une même analyse des éléments autrement séparés : autorités et acteurs protestataires, dimensions identitaires et stratégiques de l’action, ordres de l’interaction et du calcul. Un tel programme ouvre une perspective intégrée pour l’étude des processus de politique contestataire, des mouvements sociaux aux soulèvements.

 

Contextes et déclenchements

Deux préjugés tenaces de l’analyse du déclenchement des protestations retrouvent une vigueur nouvelle d’un épisode révolutionnaire à l’autre, offrant un point de comparaison supplémentaire entre la chute du Bloc  soviétique et les soulèvements arabes. Empruntant la forme d’une économie politique plus ou moins sophistiquée, la première erreur réduit les situations révolutionnaires à leurs causes et retire toute contingence aux événements.

Le contexte socioéconomique, notamment la forte inflation consécutive à la crise de 2008, devait « nécessairement » mener aux soulèvements. Leur réduction à un trop-plein de mécontentement est un autre de ces clichés. L’action collective est alors expliquée par des situations politiques jugées, après coup, intenables. Ce faisant, deux dimensions de la domination sont escamotées.

Du côté des gouvernés, l’explication par les métaphores éruptives fait fi des (bonnes) raisons pour lesquelles les populations évitaient le politique ou ne pipaient mot, sans que leur consentement n’entre aucunement en jeu. Du côté des régimes, les architectures sophistiqu.es au moyen desquelles ils assuraient leur emprise et mobilisaient des soutiens passent à la trappe.

Les auteurs du présent ouvrage reconstruisent les contextes pertinents de chacun des soulèvements. Ils décrivent les écologies locales variées qui éclairent plus qu’elles n’expliquent les entrées décalées en mobilisation et les formes diverses de la protestation. Ceci se vérifie d’une région ou d’une ville à l’autre : Alexandrie n’est pas Le Caire. Pour comprendre comment les Égyptiens sont devenus révolutionnaires, Youssef El Chazli et Herv. Rayner restituent le fonctionnement dense des milieux militants de la « deuxième capitale d’Égypte » et rappellent qu’il est loin de se résumer à la seule duplication, en réduction, des dynamiques militantes cairotes. Le constat est également vrai d’un pays à l’autre. La militarisation du soulèvement libyen renvoie à des logiques et des raisons différentes de celles du cas syrien précisées par Leïla Vignal : tentatives d’éradication de la contestation et défection de militaires précipitent la mobilisation syrienne dans la guerre civile. La répression atteint des réseaux sociaux organisés de longue date autour d’activités commerçantes et religieuses. Elle heurte le sens moral des insurgés, dont l’ancrage social garantit l’inscription de la mobilisation dans la durée. Le lieu compte de façon si décisive que Leïla Vignal parle à bon droit de « révolution nationale menée localement ». Si la référence à l’ordre et au lexique de la tribu organisait le dispositif de pouvoir khadafien, ils donnent forme et fournissent ses termes au soulèvement, sans que les brigades de combattants s’organisent nécessairement en fonction d’appartenances tribales. Au demeurant, explique Ali Bensaïd, la modernisation, l’urbanisation et l’étatisation de la société libyenne ont déstructuré et recomposé les tribus d’antan. Les perceptions des acteurs sont centrales, particulièrement dans leurs désajustements et décalages par rapport aux contextes. En Tunisie, les acteurs protestataires perçoivent une opportunité d’action alors même que les capacités de répression  du régime demeurent intactes. Dans le même temps, « la montre de Ben Ali retarde » et la machinerie du parti au pouvoir est grippée, comme le souligne Michel Camau. Ce qui explique que les autorités aient cru bon de s’en tenir aux réponses policières et aux annonces de mesures en faveur de l’emploi, pratiques auparavant expérimentées.

 

Pas de point de départ, des séries

La quête d’un point de départ des soulèvements relève de la chimère. Paul Veyne nous rappelait que l’histoire n’a pas de profondeurs, elle ne connaît pas non plus de débuts. À la recherche de ces hypothétiques commencements – le 17 décembre à Sidi Bouzid, le 25 janvier au Caire – perçus le plus souvent au travers des métaphores de l’étincelle ou de la traînée de poudre, l’observateur se verrait pris dans une régression à l’infini. Facilités journalistiques ou moments héroïques commémorés par l’histoire officielle, ces dates escamotent l’expérience des acteurs : « on ne se donne pas rendez-vous pour faire la révolution », soutient l’un des protagonistes du récit de Youssef El Chazli et Herv. Rayner. Elles laissent la place dans la reconstitution sociologique à des mises en série de passage à l’acte, de trajectoires ou de transformations de situations. Ces séries n’ont de sens, d’existence pourrait-on dire, qu’au regard des questions de l’enquête. La « révolution » tunisienne ne « débute » à Sidi Bouzid que pour autant que l’on fasse abstraction du continuum dans lequel s’inscrivent ses premiers épisodes émeutiers, qui les relie notamment à la mobilisation de Gafsa en 2008 et au mouvement de protestation des habitants de Ben Guerdane, en août 2011, contre les entraves au commerce transfrontalier. L’enjeu n’est pas de faire reculer le point de départ, à l’instar de T. Masoud. Faisant remonter aux mobilisations de Kifâya en 2004 le début du compte à rebours menant à la chute de Moubarak, il reproduit l’erreur de la « profondeur ». L’important est de comprendre que l’événement, ce qui « montre et établit autre chose que ce à quoi chacun était encore habitué », dépend d’entreprises profanes de « normalisation », pour reprendre une dénomination de Michel Barthélémy. Dans cette optique, l’événement n’est jamais que ce dont se saisissent, à partir de leurs logiques propres, gouvernés et gouvernants, pour passer ou non à l’action. Que s’est-il passé le 17 décembre  à Sidi Bouzid ? Rien de révolutionnaire, indique en substance Michel Camau, signalant combien les autorités tunisiennes usent de moyens de réponse similaires à ceux mis en œuvre lors de précédentes mobilisations.

À Alexandrie, observent Youssef El Chazli et Herv. Rayner, « la conjoncture routinière précédant la “révolution” était scandée par des mobilisations, quand bien même celles-ci demeuraient très restreintes sur le plan sectoriel ».

Alors qu’il est désormais envisagé au prisme d’un cycle nouveau de protestations qu’il inaugurerait, le 25 janvier ne marque pas un point de départ pour les manifestants alexandrins. Il est vécu au regard de précédentes situations de mobilisation : dénonciation publique de l’attentat contre l’église des Deux Saints le 1er  janvier 2011, mouvement « Nous sommes tous des Khaled Saïd », répondant à l’assassinat de ce jeune homme par des policiers en juin 2010, retour en Égypte de M. El Baradei, ancien directeur de l’Agence internationale pour l’énergie atomique, mobilisations de l’extrême gauche et des nassériens au sein de Kifâya et, last but not least,  travail militant de la confrérie des Frères musulmans. La chute de Moubarak ne marque pas de césure dans les luttes ouvrières qui articulent refus de la précarisation, revendications salariales et d’autonomie syndicale. Au point écrivent Joel Beinin et Marie Duboc, « qu’après le départ de Moubarak, le 11 février 2011, la contestation ouvrière ne s’est pas apaisée ». La nombreuse participation ouvrière au mouvement révolutionnaire ne saurait être autonomisée d’un cycle de mobilisation plus large, ouvert au début des années 2000. Au demeurant, les contraintes qui enserrent les contestations ouvrières – entraves aux libertés de rassemblement et d’organisation – se perpétuent dans « l’après-Moubarak », alors que son départ est loin d’avoir coïncidé avec une quelconque amélioration des conditions de vie des catégories populaires.