Écrire en temps d'insurrections


Pratiques épistolaires et usages de la presse chez les femmes patriotes (1830-1840)

Mylène Bédard

340 pages • janvier 2016


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Regroupés, ces témoignages féminins dévoilent une facette sombre de l’épisode insurrectionnel. Certaines se font voler leur cheval, d’autres voient leur maison incendiée ; d’autres encore sont victimes d’abus sexuels, d’attentats à la pudeur. Pour les Canadiennes, la lutte pour l’émancipation se dédouble; pour elles, le colonialisme et le patriarcat sont les deux faces d’un même système de domination. Le cas de Félicité Roberge révèle les dangers que vivent quotidiennement les femmes pendant les insurrections. Dans sa déclaration aux autorités, Roberge dénonce les multiples tentatives de viol dont elle a été victime. Fin stratège, son agresseur, le juge de paix Simon Talon Lespérance, profite de la rupture des communications entre les prisonniers et leur famille et du désir qu’éprouvent les femmes d’obtenir des nouvelles de leur mari pour les manipuler et se livrer aux plus vils abus : « ledit Lesperance protant du moment auroit saisi la deposante l’auroit embrassé & mis la main sur le sein et en cherchant a lui mêttre la main dans l’estomac il auroit dechiré son mouchoir de col quil lui auroit pris la main de force & la lui auroit porté sur diverses parties de son corps pardessus ses Pantalons » (Déposition de Félicité Roberge, 12 février 1838). Plus d’une femme témoignera contre ce même juge de paix qu’elle soupçonne avoir « fait arrêtté Son Epoux & divers autres de la paroisse dans l’esperance de pouvoir séduire leurs femmes et les amener a consentir a ses désirs criminels en les bercant de l’esperance de faire delivrer leurs maris » (Déposition de Félicité Roberge, 12 février 1838). Après avoir fait cette déposition incriminante et mis au jour le complot dont son mari et elle sont victimes, Félicité Roberge s’adresse par lettre à John Colborne. 

Alors que les dépositions judiciaires se contentent de dénoncer, se terminant systématiquement par ces mots : « Et ladite déposante na rien dit de plus », les lettres adressées aux autorités coloniales constituent, elles, le support d’une réclamation, d’une requête. Les épistolières investissent l’écriture pour agir concrètement sur le destinataire de façon à modier une situation jugée préjudiciable. Plus que la déposition judiciaire, la lettre est un mode d’action politique susceptible de transformer le réel.

Au même titre que les patriotes emprisonnés ou en exil, les Canadiennes liées au mouvement révolutionnaire semblent éprouver le besoin de coucher sur le papier les épreuves vécues an de faire connaître leur situation, souvent indigente. Nombre d’illettrées font écrire leur adresse aux autorités par un avocat ou un notaire dans l’espoir qu’une fois leurs malheurs connus, leur sort s’améliorera. Plutôt que de se laisser submerger par la peur et le désarroi, elles résistent par l’écriture de dépositions, de suppliques ou de missives, tentant de reprendre le fil de leur existence par sa mise en mots. Qu’elles dénoncent ou qu’elles supplient, ces femmes deviennent sujets de leur histoire, cette histoire singulière qu’elles refusent de voir s’étioler dans le silence. En raison de sa gravité, le contexte insurrectionnel fait naître le besoin de l’écriture. Ce besoin, quasi vital, constitue un agent de transforma-tion de la pratique épistolaire à l’heure des Rébellions.

Extrait tiré de l'introduction, p. 34-35.