Intégration des familles d'origine immigrante (L')


Les enjeux sociosanitaires et scolaires

Sous la direction de Fasal Kanouté et Gina Lafortune

184 pages • mars 2014


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Montréal est une ville plurielle, avec plus de 30 % de sa population née à l’extérieur du Canada. Cette ville accueille près de 90 % de la migration au Québec, avec un flux annuel atteignant 50 000 migrants originaires de plus de 100 pays différents (Germain et Trinh, 2010). La diversification de l’immigration est une tendance qui se maintient depuis les 30 dernières années, et parmi les pays les plus représentés au sein de la nouvelle immigration se trouvent des pays caractérisés par une forte présence de migrants de confession musulmane. L’Algérie, le Maroc et la Tunisie se classent respectivement aux 3e, 4e, et 25e rangs des pays de naissance des nouveaux arrivants, pour la période 1995-2004 (ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, 2006). Cette diversité de provenances, amalgamée à une mise en valeur politique du pluralisme et à une double majorité (réelle ou symbolique d’origine canadienne-française et canadienne-anglaise) donne lieu à un environnement urbain cosmopolite où foisonne une diversité de langues et de religions.

Cette pluralité au quotidien fait de Montréal une actrice à part entière dans l’évolution des différentes trajectoires, sociabilités, appartenances et dynamiques identitaires, ainsi que dans les relations que les individus entretiendront (ou non) les uns avec les autres, sur le plan individuel et collectif. Les modalités sociales et identitaires étant ancrées dans des contextes spécifiques, les milieux urbains cosmopolites sont des sites d’étude privilégiés pour saisir des modernités multiples et des diversités locales. Ils donnent à voir un éventail de façons d’être au monde, un social en devenir.

À partir d’entretiens en profondeur, d’études de cas et d’observation participante dans plusieurs contextes formels (associations, mosquées) et informels (rituels, fêtes et événements à caractère familial, lieux publics) à Montréal, nous avons documenté des pratiques de sociabilité, notamment dans le cadre des relations familiales et intergénérationnelles. Guidées par une approche performative de la sociabilité, c’est-à-dire un examen microsociologique des pratiques et activités quotidiennes, saisies au fil des observations et des entretiens de recherche, nous avons documenté les appartenances et les référents identitaires en élaboration auprès de 49 migrants musulmans et francophones du Maghreb (25), de l’Afrique de l’Ouest (14) et du Liban (10). Nous traiterons plus spécifiquement des 25 Tunisiens, Algériens et Marocains ayant migré à Montréal principalement dans les années 1990 et de leurs dynamiques de sociabilité intra et intergroupes à partir d’un examen des liens tissés ou maintenus en contexte migratoire.

Nous avons privilégié des migrants avec enfants, établis au Québec depuis environ dix ans au moment de l’enquête. Seize femmes et neuf hommes d’origine maghrébine, âgés de 30 à 50 ans, ont été rencontrés. À l’exception d’une mère monoparentale, la moitié des migrants rencontrés (13 sur 25) sont arrivés au Québec accompagnés d’un conjoint rencontré au pays d’origine. Les autres unions résultent de rencontres faites après la migration, avec un conjoint rencontré au Québec (7 sur 25) ou au pays d’origine (4 sur 25). Si les mariages intraethniques sont les plus nombreux, certains (6 sur 25) sont néanmoins en union avec un conjoint d’une autre origine ethnique, tout en partageant, pour la plupart, la même confession religieuse sunnite. Sur le plan socioéconomique, la majorité des migrants du Maghreb rencontrés sont diplômés universitaires (21 sur 25, soit près de 85 %), dont les trois quarts au moment de la migration (19 sur 25). À deux exceptions près (bilingues français et arabe), ils sont tous trilingues (français, arabe et anglais ou espagnol) et certains quadrilingues. Malgré le haut niveau de scolarisation, une large proportion des migrants occupent, au

moment de notre étude, un emploi en deçà de leurs compétences4. Deux tiers d’entre eux ont néanmoins des revenus les situant dans la classe moyenne, les autres étant sous le seuil de la pauvreté.

Les appartenances et les liens sociaux

La façon de se représenter dans la localité d’adoption semble intimement associée aux caractéristiques de la trajectoire migratoire, trajectoire qui inclut les motifs d’émigration, l’établissement, la sociabilité, l’accès aux ressources locales, le tout influencé par les dynamiques internationales et locales. Plus largement, l’identification, comme processus, est imbriquée dans un rapport d’altérité, d’assignations sociales, de discriminations entre groupes, de classements sociaux et de déclassement, de pratiques d’inclusion et d’exclusion, dans l’établissement d’une frontière entre le « nous » et le « eux » (Gallissot, 2000). Le rapport à l’autre, aux autres, est fondamental. Il s’agit d’un rapport à la fois social et politique dans lequel une variabilité de ressources est en jeu.

Se définir dans un environnement social en construction

La plupart des migrants rencontrés intègrent la société locale dans leur définition identitaire. Les référents sont variés et renvoient à l’ethnicité et à une dimension cosmopolite, mais aussi à des valeurs « humanistes » ou à des modes de vie particuliers. Par exemple, Aziza se présente comme « marocaine, montréalaise, musulmane », Ali comme « musulman-canadien né en Algérie » et Sami comme « algérien québécois musulman ». Zaïri, marocain d’origine établi au Québec depuis 1999, représente bien l’hybridité des référents identitaires dans la construction du sentiment d’appartenance, autant à ses origines marocaines qu’à la société à laquelle il participe au quotidien :

Je suis un Maroco-Canadien [rires]. Donc, c’est sûr, mes origines, je suis un Marocain, je suis un musulman, c’est sûr, que ça c’est… c’est moi. Mais au niveau d’autres choses, je suis un citoyen canadien, un citoyen aussi québécois, et je participe au développement de la société, donc je fais de mon mieux, j’essaie de contribuer.

D’autres migrants ne s’identifient pas à un groupe ou à une référence ethnique, religieuse ou nationale particulière. Pour eux, l’identité renvoie davantage à des valeurs, à des « façons d’être » qu’à une catégorie ou un groupe d’appartenance défini. Naïma, Algérienne arrivée au Québec en 2000, résume bien cet accent que certains migrants ont mis sur les valeurs qui les façonnent et qui les unissent à une catégorie aussi large que le genre humain : « [Je suis] une personne, une personne qui se respecte, qui a des principes, des valeurs et puis [je suis] humaine, sensible, équilibrée, qui respecte le monde, les gens, et avec une origine, bien sûr, et des principes. »

Marocaine arrivée au Québec en 1984, Safya souligne avec insistance l’importance de la recherche d’une « éthique universelle », d’une éthique « du coeur » qui transcende les catégories produites par le discours :

Je suis humaine […] En premier lieu c’est comme ça que je pense et c’est comme ça que je vis. Je vis en pensant à tout mon entourage. Donc, l’humanité passe pour moi avant d’être québécois, algérien, marocain, libanais, musulman, catholique, juif. J’ai de très bons amis juifs et de très bons amis catholiques et de bons amis musulmans aussi. Pour moi, je me vois en tant qu’humaine, [de confession] musulmane, c’est tout. C’est la seule chose qui me différencie des autres, mais en premier lieu, je suis humaine. Je ne suis pas marocaine musulmane, je ne suis pas canadienne musulmane, je ne suis pas… je suis humaine. C’est la première définition que […] je donne à tout le monde et tout le monde le sait.

Que ce soit formulé de manière explicite sous la forme d’une identité évoquée, ou implicite à travers les façons de parler de soi ou des autres, les personnes rencontrées tracent les frontières de leur sentiment d’appartenance, de leur « nous ». L’ethnicité constitue un trait identitaire omniprésent dans la définition de ce « nous ». Cependant, ce trait n’est pas exclusif. Elles ne sont pas que Marocaines, Algériennes ou Tunisiennes, bien au contraire. L’ethnicité se décline également en relation avec la région de naissance (le Maghreb) qui constitue un repère identitaire. Plusieurs migrants rencontrés ont tendance à se dire, à des niveaux  variables, maghrébins. Le fait de vivre au Canada, au Québec et à Montréal s’intègre aussi dans la façon de se définir, mais jamais de manière unique. Cette dimension complète s’ajoute au lieu d’origine et au Maghreb pour former un sentiment identitaire pluriel et multiforme. Arrivée au Québec en 1993, Yasmine, algérienne, témoigne bien de l’agencement de ces différentes « façons d’être » modelant son expérience migratoire. Ces référents multiples rendent aussi compte d’une capacité d’adaptation à divers environnements sans toutefois préjuger (ou nier, selon) une hiérarchisation d’appartenances 

Oh, bien, à l’extérieur, je suis québécoise, c’est certain, je suis québécoise et en même temps algérienne. Quand on est à la maison ici, je ne sais pas, quand je suis à la maison, je retrouve mon petit Alger, regarde, de par ma théière, de par tout ce qui peut m’entourer, j’ai beaucoup de souvenirs, des photos, j’ai du linge à maman, j’ai du linge à ma belle-mère, je ne sais pas ! Je suis francophone… je suis très polyvalente, tu vas me mettre dans un milieu purement arabophone, je vais m’y faire, tu vas me mettre dans un milieu purement québécois ou français ou francophone, peu importe, je vais m’y faire, latino, je vais m’y faire, chinois !

Cette façon de se dire est intimement associée au monde social, sur fond de relations sociales. Et de fait, l’examen des liens de sociabilité donne à voir la multiplicité des façons de construire un environnement social en contexte migratoire qui, à son tour, teinte les référents identitaires. Des constantes émergent : une sociabilité panrégionale où interviennent l’expérience de la migration et le partage de valeurs communes, une sociabilité guidée par les rapports de genre et une logique socioéconomique et enfin, de manière transversale, une sociabilité de proximité, nourrie par la vie de quartier, les lieux fréquentés, le travail, le milieu scolaire (des enfants, notamment).