L'Inde et ses avatars

Pluralité d'une puissance


Extrait du livre

On naît hindou. Bien que certaines mouvances minoritaires contemporaines permettent la conversion à l’hindouisme, celui-ci se transmet généralement par la filiation. On naît hindou, et on naît dans une famille hindoue. La famille constitue la sphère privilégiée pour la transmission de la tradition. Mais cette famille a un dynamisme bien différent de celui auquel nous sommes habitués, car elle est arrimée à la structure des quatre āśrama, des quatre stades de vie. Lorsque l’enfant atteint l’âge de l’initiation, il devient membre actif de sa famille, de sa classe et de sa caste. Il entre alors dans la première étape de vie, celle de brahmacarya, à l’intérieur de laquelle il devra apprendre les notions fondamentales à l’exercice de son métier qui, traditionnellement, sera le même que celui de son père. Le contexte contemporain introduit plusieurs nuances à cette affirmation : de nouvelles professions émergent et la modernité réinterprète la tradition. Cela dit, la période de formation (et les études universitaires) est généralement prise très au sérieux. Vient ensuite l’étape de maître de maison au cours de laquelle le jeune homme se marie, exerce son métier et fonde, ou plutôt maintient un foyer. Pour le jeune homme, cette période représente un retour au domicile familial après les années d’études qu’il vient d’accomplir, la prise en charge graduelle des activités professionnelles du père et, presque inévitablement, le mariage. Pour la jeune femme, le mariage implique un départ de la demeure où elle a grandi, puisqu’elle rejoint la famille élargie de son nouvel époux, une famille bien souvent constituée de grands-parents, d’oncles et de tantes, des parents de l’époux, de ses frères, de leur épouse et des enfants respectifs de ces derniers. Nous retrouvons généralement au sein d’une même demeure indienne plusieurs générations qui se côtoient. Nous pouvons facilement imaginer l’intensité des différentes activités domestiques et la densité émotive d’une telle cohabitation ; les rôles clairement définis, la routine et la stabilité deviennent alors essentiels.

 

La famille

Être dans une maison signifie y occuper une fonction précise, déterminée par les liens familiaux qui unissent les membres d’une famille. Le vocabulaire sud-asiatique, que ce soit en sanskrit, hindi, tamoul, bengali, malayalam ou autre, possède des termes précis pour désigner chacun des membres de la famille élargie. Ainsi, le frère aîné a un titre différent de celui du frère cadet ; l’épouse du premier a une appellation distincte de celle du deuxième ; les oncles paternel et maternel ont tous deux une désignation qui leur est propre. Cette taxinomie forte et complexe reflète des rôles familiaux distincts et socialement déterminés ; la gestion de la famille élargie est donc simplifiée par la définition préalable des différentes fonctions au sein de celle-ci. Le sexe, l’âge et le lien familial entretenu avec les autres membres du domicile contribuent à assurer la stabilité. 

La gestion des relations interpersonnelles au sein d’une même famille ne serait pas suffisante pour assurer le maintien de celle-ci. Il faut égale- ment donner à tout ce beau monde un foyer, une raison commune, partagés par tous les membres. Le mot foyer provient du latin focarium, lui-même issu de focus. Comme l’indique le dictionnaire historique de la langue française Le Robert, le sens général du terme « foyer » est « lieu où l’on fait du feu ». Au sens figuré, le foyer est « un point central à partir duquel se développe un processus ». Puisque le mariage hindou est non seulement une entente entre deux individus, mais surtout l’inclusion de l’épouse au sein de la famille élargie, le foyer doit être partagé par l’ensemble des participants actifs du domicile. Dans toute famille hindoue orthodoxe, ce foyer, ce point de rayonnement, ce point de mire, se trouve concrètement à l’endroit névralgique de la demeure : la cuisine, où est souvent aménagé près du sol un petit autel dédié à la divinité familiale (kuladevatā). Cette divinité est la gardienne de la demeure ; son culte quotidien assure une protection au domicile et à ses habitants. Le mythe de celle-ci recoupe l’hagiographie familiale : on vient expliquer comment cette divinité était à l’origine affiliée aux ancêtres de la famille. Ce genre d’association vient non seulement donner un sens au culte, mais également un sens à la famille qui voit son affiliation cultuelle enchâssée dans une histoire. Tout comme la kuladevatā serait intervenue auprès des ancêtres pour assurer la continuité et la prospérité de la famille – et ici, chacun des mythes familiaux regorge d’exemples fantastiques où l’ancêtre, grâce à l’appui de la kuladevatā, émerge victorieux d’une situation mettant en péril la continuité de la lignée –, elle détient toujours ce pouvoir d’intervention. Il serait ainsi impensable d’assumer le statut de gṛhastha – maître de maison – sans l’accomplissement quotidien de ce culte. Cette pratique régulière, dont les objectifs avoués sont le bien-être des membres et la prospérité de la famille, offre aux gṛhastha d’une même famille la possibilité de construire un univers commun autour de ce foyer partagé.

Les membres des trois premières classes, et plus particulièrement les brahmanes, doivent se soumettre à des rites de passage (saṁskāra), qu’ils accomplissent tout au long de leur vie. Bien que l’observation stricte de ces prescriptions rituelles soit de plus en plus rare en Inde, le cycle de vie d’un brahmane orthodoxe est inéluctablement rythmé par ces différents rites de perfectionnement qui s’échelonnent de la conception à la mort. L’initiation, le mariage et la crémation sont considérés comme les saṁskāra les plus importants ; ils sont également les rites de passage incontournables pour pratiquement tout hindou dvija (membre des trois premières classes, les « deux fois nés » ayant accès à l’initiation), qu’il soit orthodoxe ou non, qu’il vive en Inde ou à l’extérieur. Le rite d’initiation est le moment où l’individu quitte l’état d’enfant et passe à celui d’adulte. Il devient alors membre actif de sa classe et socialement responsable du devoir (dharma) qui lui incombe. Alors que le rite de crémation prépare officiellement le corps du défunt au passage qu’il doit effectuer, nous devons souligner qu’il joue un rôle significatif pour les vivants : le défunt laisse une place vacante au sein de la famille élargie, et cette dernière doit restructurer sa hiérarchie en conséquence.

Le mariage est une institution centrale de la culture indienne en général, indépendamment  de l’affiliation religieuse. Bien qu’il y ait certaines exceptions, il est inconcevable qu’un adulte ne soit pas, ou n’ait pas été, marié. L’ancien traité juridique hindou Manusmṛtiprésente huit types distincts de mariage. L’union fondée sur l’amour mutuel est l’une des formes reconnues, mais le mariage arrangé demeure la forme la plus courante chez les hindous sud-asiatiques. Cependant, de nos jours, rares sont les nouveaux époux qui ne se sont jamais rencontrés avant la cérémonie, et il arrive la plupart du temps que les enfants rejettent le premier choix des parents et renvoient ceux-ci à leurs devoirs. La responsabilité des parents est de trouver un compagnon, une compagne, qui partage plusieurs traits culturels (linguistiques, alimentaires, etc.). Puisque le mariage hindou traditionnel est généralement patrilocal, ces traits communs faciliteront l’intégration de la nouvelle épouse au sein de la famille élargie. Nous remarquons cependant qu’en contexte diasporique, les nouveaux mariés ont généralement tendance à adopter le modèle de la famille nucléaire tout en maintenant un lien privilégié avec leurs parents. L’implication des parents dans le choix du partenaire de leurs enfants demeure importante, même si la voix de ces derniers occupe beaucoup plus de place que dans le passé.

 

Les classes et les castes – varṇa et jāti

Outre la famille, d’autres catégories identitaires influent sur les pratiques. Nous pensons particulièrement aux classes et aux castes. Les varṇa et les jāti sont deux taxinomies sociales dont les fondements sont forts différents. Comme nous l’avons vu, les varṇa sont les quatre classes décrites par l’un des mythes cosmogoniques des Veda ; cette division sociale est fondée sur la notion de pur/impur. L’appartenance à la caste, jāti, est par ailleurs définie selon la profession ; le jāti est en fait une sorte de corporation professionnelle réunissant les membres d’un même métier d’une région donnée. Les membres d’unjāti sont naturellement tous de même varṇa. L’importance de maintenir une pureté rituelle se manifeste par l’observance de trois contraintes généralement liées à la varṇa, mais également étendues au jāti dans le cas de certains groupes plus orthodoxes : l’endogamie, l’exclusivité de la profession et la commensalité. En ce qui concerne l’endogamie, les membres d’un jāti particulier doivent traditionnellement trouver pour leurs enfants un conjoint issu du même milieu. Celui-ci doit donc provenir d’une famille de même jāti, mais d’un gotra différent afin d’éviter une trop grande consanguinité. Il n’est pas rare, cependant, de constater un certain élargissement du bassin d’épouses et d’époux potentiels à d’autres  « castes » au sein d’une même classe. Dans tous les jāti, la profession se transmet officiellement de père en fils. Cependant, une certaine flexibilité est introduite à l’intérieur du système de transmission de la profession par la notion d’āpaddharma : le devoir d’un individu, qui serait « en temps de détresse », devient alors plus flexible et, dans l’impossibilité de suivre les règles établies par la tradition, il peut faire autrement.

Une autre profession est alors envisageable. Quant à la règle de la commensalité, elle implique, pour l’ensemble des trois premières classes, que la nourriture soit préparée par les membres de sa classe ou ceux d’une classe supérieure. Plusieurs restaurants des grandes mégalopoles indiennes s’affichent comme « pure veg », soulignant ainsi que tous leurs cuisiniers sont brahmanes. Alors que cette pratique tend à disparaître dans l’Inde moderne, l’Inde traditionnelle – qui demeure toujours majoritaire dans le sous-continent – lui accorde toujours beaucoup d’importance. Il importe de souligner que ces trois règles sont appliquées de la façon la plus restrictive pour les brahmanes, tout au haut de la hiérarchie socioreligieuse.

Un système traditionnel définit toujours aujourd’hui les échanges de services entre les membres de différents jāti dans l’Inde rurale et, nous en sommes convaincus, il aurait des incidences dans les rapports commerciaux contemporains. Nous faisons ici référence au système jajmānī. L’origine du terme jajmānī remonte aux temps védiques. En sanskrit, le terme yajamāna désigne l’individu qui demande l’accomplissement d’un sacrifice à un brahmane ; il en assume les frais et en récolte les bénéfices. Cependant, et comme le spécifie Louis Dumont, le système jajmānī contemporain est beaucoup plus large : il « articule la division du travail au moyen de relations personnelles héréditaires : chaque famille dispose pour chaque tâche spéciale d’une famille de spécialistes ». Dumont ajoute que le concept de jajmānī n’est donc plus limité à la sphère rituelle, comme il l’était à l’époque ancienne, mais englobe tous les genres de services, que ce soit ceux du barbier ou du potier. Par exemple, l’arrière-grand-père d’un brahmane se faisait raser par l’arrière-grand-père du barbier actuel qui est en train de raser notre brahmane ; le pourvoyeur de services ici n’est plus le brahmane, mais plutôt le barbier. Le système jajmānī fait en sorte qu’une continuité transgénérationnelle s’installe entre des familles de castes et de classes différentes. Bien que cette constance vienne fortifier l’identité de chacun des deux groupes, le système jajmānī impose des échanges plus soutenus entre les groupes, mais également une responsabilité importante au « client ». En cas de besoin, le pourvoyeur de service (le barbier) a le devoir (dharma) de solliciter l’aide de son client (jajmāna), dans ce cas, le brahmane. La relation unissant la famille d’un barbier (par définition, intouchable) à une famille d’une autre caste est particulière. Le barbier et sa femme – qui remplit encore, dans bien des cas, la fonction de sagefemme – sont généralement invités à la cérémonie du mariage des fils de la famille qu’ils servent, et jouent un rôle rituel particulier au sein même de la cérémonie. Les contacts entre les couches sociales ne sont donc pas aussi hermétiques que l’on pourrait le penser.

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