Surfaces

Yves Lavertu, Jean-Charles Harvey le combattant

Caroline Désy
Département d'études littéraires
Université du Québec à Montréal


Surfaces vol IX 1.04 (v.1.0F - 15/12/2001) - ISSN: 1188-2492

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Lavertu, Yves, Jean-Charles Harvey le combattant. Montréal, Boréal, 2000. 462 pages.

Il faut un certain courage pour s'attaquer au destin mouvementé de Jean-Charles Harvey. Lavertu n'est pas le seul à s'y être intéressé au cours des trente dernières années : entre autres, Marcel-Aimé Gagnon a signé une biographie de l'homme en 1970 (Gagnon, 1970), une année après la parution d'une étude sur l'oeuvre romanesque de Harvey (Rousseau, 1969). Le journal Le Jour a aussi été analysé dans diverses études (dont Guimont 1978 et Teboul 1984). L'originalité du travail d'Yves Lavertu est d'opérer une convergence entre la biographie d'une personnalité publique et l'analyse de son travail d'orienteur de consciences.

Il s'agit de la biographie d'une tranche de vie de Harvey chevauchant les années qui vont de la parution des Demi-civilisés en 1934, la naissance du journal Le Jour en 1937, l'entrée du Canada dans la Seconde guerre mondiale, jusqu'à la fin de 1942. Aussi bien dire d'une censure épiscopale à une autre : de celle qui accueille le roman Les Demi-civilisés à celle qui frappe le journal Le Jour.

De là s'explique le titre de l'ouvrage : ce sont les années les plus combatives de Harvey, celles où il rame à contre-courant de deux tendances idéologiques dominantes de la société québécoise de cette époque : la sympathie pour le fascisme et le nationalisme. Car Harvey est antifasciste et antinationaliste. " Les dictatures ne sont pas des régimes normaux " peut-on lire dans Le Jour sous la plume de A.-R. Bowman (1938-01-29). Ce sont des " régimes de la trique, du pistolet et des camps de concentrations ", renchérit Jean-Charles Harvey dans " Les horreur du fascisme " (Le Jour 1937-12-31). Le directeur du Jour est certainement au Québec l'un des adversaires les plus énergiques du fascisme.

Le Jour est un journal d'opposition, et c'est l'opposition au fascisme et au nationalisme exacerbé qui lui fournit des munitions. Harvey dénonce nombre de problèmes, il est "anti" beaucoup de choses, mais propose-t-il une alternative politique ? Pour Harvey, le fascisme, comme l'impérialisme, est un fléau (Harvey 1936, 144). Ce qui le frappe d'abord dans le régime italien, c'est que le Duce, " incapable de s'appuyer sur la raison pour justifier la suppression systématique des libertés individuelles, a senti le besoin de s'appuyer sur l'instinct, surtout sur l'instinct racique qui est une monstruosité historique, et sur le mythe de la maîtrise absolue de l'État sur chaque individu. " (Ibid., 146-147)

On retrouve dans cette citation un concentré de la pensée politique de Harvey : anti-autoritarisme, anti-racisme, pour la liberté individuelle dans un État minimal. En effet, l'individu " n'est pas et ne saurait être entièrement la chose de l'État. Seul l'individu libre ou luttant pour sa liberté est capable de grandes choses. " (Ibid., 147) À condition, bien sûr, que lui soient garantis des droits démocratiques. À ceux de ses amis qui lui font remarquer que Mussolini a " créé une économie nouvelle sur les ruines du vieux capitalisme " et que sa " révolution " est " une marche en avant ", Harvey répond en replaçant la présumée " révolution fasciste " à sa place historique, affirmant que seules la révolution française et la révolution russe ont apporté quelque chose de nouveau au monde, méritant ainsi le nom de révolutions (Ibid., 151-152). Harvey écrit encore : " On a dit avec raison que l'intelligence était à gauche. C'est pourquoi la plupart des grands esprits du monde, à l'heure présente, sont contre le fascisme et contre diverses dictatures économiques, pour se rapprocher de l'idée humaine (...) " (Ibid., 156).

En plus de l'inculpation de " libéraliste " faite au journal Le Jour, Harvey a de nombreux adversaires et doit répondre principalement de deux accusations : communisme et anticléricalisme. Si Jean-Charles Harvey est tenté par le communisme vers 1935-1936, c'est beaucoup dans l'esprit des fronts communs antifascistes. Quant à la contestation de l'idéologie cléricale dominante, Harvey est anticlérical dans le sens que donne René Rémond à ce terme : " l'anticlérical entend contenir ou ramener l'influence de la religion dans les limites conformes à l'idée qu'il se fait de la distinction des domaines et de l'indépendance de la société civile " (Rémond 1976, 10). Il nie donc le droit de regard que se donne (et que s'est toujours donnée) l'Église catholique dans le champ politique. Mais Harvey se défend bien d'être anticlérical. Cela ne signifie pas pour autant que les élites clérico-nationalistes de la province de Québec ne grinchent pas des dents à la lecture du Jour.

Yves Lavertu possède un style alerte et agréable. Son ouvrage se lit bien et assez vite malgré quelques longueurs. Certaines citations interminables nuisent au rythme de l'ensemble. Et à la longue, on se lasse. De plus, des éléments propres au genre biographique sont agaçants, tels les détails de la vie privée rarement utiles à la compréhension de la vie publique du personnage; heureusement, on ne s'y attarde pas trop.

L'auteur rend bien compte de la complexité du personnage Harvey : flirtant avec le communisme vers 1936, conscient de son rôle de dissident au Canada français (parce qu'il défend des positions minoritaires, que ce soit à propos de la guerre d'Espagne, du régime de Vichy ou de la conscription de 1942, etc.) et en même temps acoquiné avec des financiers qui soutiennent son journal.

Harvey est entêté, persévérant et courageux; il est aussi opportuniste et convaincu de détenir la vérité. Au niveau de la réception, Harvey est méprisé : est-il victime de ses idées ? Harvey n'est pas une victime. Il fonce tête baissée dans le troupeau, ne ménageant que les capitalistes qui permettent à son journal de survivre.

Cet ouvrage se veut une pièce maîtresse dans l'entreprise de réhabilitation de Harvey. Car telle est l'ambition de l'auteur. Et c'est là où le bât blesse. Oui, Harvey est un libre-penseur, mais un " libérateur de l'esprit " (p.393) ? Ce n'était pas un être banal, mais faut-il l'élever au rang de Grand homme ? Il y a quelque chose d'énervant dans les entreprises de réhabilitation : elles ressemblent à des croisades. Je n'ai pas plus de sympathie qu'en a Monsieur Lavertu pour les élites clérico-nationalistes des années trente. Mais il y a des raisons pour lesquelles les efforts de Harvey ont échoué à transformer la conscience de son peuple et les tendances de la société dans laquelle il évoluait. J'en avancerais deux : la première propre à Harvey lui-même et à son style d'écriture, un style de polémiste à la française, délicat comme un rouleau compresseur. Harvey occupe une position particulière dans la presse de l'époque. Ce qu'il dit, personne ne le dit comme lui. Il utilise un vocabulaire imagé, sait tirer parti de la métaphore, manie la plume comme une épée. La seconde raison est davantage contextuelle : allons-y pour le cliché, il est en avance sur son temps. Il est décidément moderne dans une société imbibée de traditionalisme et anticlérical dans une arène publique dominée par l'Église. Admirable et détestable Jean-Charles Harvey.




Références

Gagnon, Marcel-Aimé. Jean-Charles Harvey, précurseur de la Révolution tranquille. Montréal, Beauchemin, 1970.

Guimont, Pascale. "Le Jour, 1937-1946", in F. Dumont et al. (sous la dir, de). Idéologies au Canada français 1930-1939. Québec, Presses de l'université Laval, 1978, 131-163.

Harvey, Jean-Charles. "Drame et mélodrame du fascisme", Les Idées, 2e année, vol. III, no 3, mars 1936, 143-158.

Rémond, René. L'anticléricalisme en France de 1815 à nos jours. Paris, Fayard (Les grandes études contemporaines), 1976.

Rousseau, Guildo. Jean-Charles Harvey et sn oeuvre romanesque. Montréal, Centre éducatif et culturel (Reflets), 1969.

Teboul, Victor. " Le Jour "; Émergence du libéralisme moderne au Québec. Ville La Salle, Hurtubise HMH (Cahiers du Québec. Coll. Communications), 1984.



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